Le petit papillon couleur safran qui venait chaque jour me trouver au café, sur la place de Dinard, et m’apportait (me semblait-il) de tes nouvelles, sera-t-il revenu, après mon départ, sur cette petite place froide et éventée ? Il était improbable que le glacial été breton fît naître des vergers transis tant d’étincelles toutes pareilles, toutes de la même couleur. Peut-être avais-je rencontré non pas les papillons, mais le papillon de Dinard, et la question à résoudre était de savoir si ce visiteur matinal venait exprès pour moi, s’il négligeait délibérément les autres cafés parce que je me trouvais dans le mien (aux « Cornouailles ») ou parce que ce petit coin était simplement inscrit sur un itinéraire mécanique, qu’il suivait chaque jour ? Promenade matinale, en somme, ou message secret ? Afin de lever le doute, avant de repartir, je décidai de laisser un bon pourboire à la serveuse, avec mon adresse en Italie. Elle devait m’écrire un oui ou un non : si le visiteur s’était de nouveau manifesté après mon départ, ou s’il ne s’était plus montré. J’attendis donc que le petit papillon se posât sur un vase de fleurs et, sortant un billet de cent francs, un bout de papier et un crayon, j’appelai la jeune fille. Dans un français plus hésitant que de coutume, en balbutiant, j’expliquai la situation, non pas toute la situation, mais une partie. J’étais un entomologiste amateur, je voulais savoir si le papillon allait encore revenir, jusqu’à quand il pourrait tenir avec ce froid. Puis je me tus, en nage, atterré.-Un papillon ? Un papillon jaune ? - dit la charmante Phyllis en écarquillant deux yeux à la Greuze. – Sur ce vase ? Mais je ne vois rien. Regardez mieux. Merci bien, Monsieur.Elle mit le billet de cent francs dans sa poche et s’éloigna en tenant un café filtre. Je baissai la tête et, quand je la relevai, je vis que, sur le vase de dahlias, le papillon n’était plus là.

 

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EUGENIO MONTALE

Extrait de Farfalla di Dinard, Ed. Mondadori, Milan, 1961. Traduit par Mario Fusco.

 

 

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