CHEVALIER DES ARTS ET DES LETTRES...GERALD BLONCOURT
REMISE DE LA MÉDAILLE : CHEVALIER DES ARTS ET DES LETTRES
à Gérald Bloncourt
Mairie du XIe – Paris – Le 23 Mars 2012
Honneur et respect
Mesdames, Messieurs, Chers amis, Chers Camarades,
J’ai conscience ce soir de m’adresser à vous en une période tendue de notre histoire.
Des évènements d’une gravité poignante ont marqué cette semaine.
La violence et le crime, plus que jamais, ont resurgi sur notre terre de France., déjà tant éprouvée au cours de son histoire.
Nous sommes, je l’espère, de ceux qui luttons pour une vie meilleure, empreinte de justice, de tolérance et d’espoir en une humanité fraternelle et solidaire.
Après les intervenants qui m’ont présenté, et de quelle façon élogieuse, je vais tenter de vous dire quelques mots. Quelques mots pour témoigner de ma volonté de dire : Oui à la vie.
Je me permets de citer en préambule, le grand poète, Jacques Prévert :
…Nous, nous resterons sur la terrre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuilleries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.
Pour poursuivre mon propos, je remercie le Ministre de la Culture et de la Communication, Monsieur Frédéric Mitterand, qui m’a décerné cette décoration, sans doute, comme je le suppose, pour mon travail aux côtés des travailleurs, des humbles, des sans papier. Ceux que l’on a un jour qualifié : « la France d’en-bas ».
Je remercie, avec sans doute plus d’affection, mon Député, Maire du 11e, Monsieur Patrick Bloche, et à travers lui, tous ses camarades, qui m’ont accueilli un jour, fraternellement, un certain lendemain du 1er mai 2002.
Je n’oublierai donc pas de remercier également : Michel Puzelat, Philippe Ducloux, François Vauglin, Stéphane Martinet, les élus du Conseil d’Arrondissement et ceux qu’il m’est impossible de tous citer ici, qui ont conforté en moi l’Espérance d’une France enfin fraternelle et digne de sa grande Révolution.
Je dis merci aussi au maire de Paris, Monsieur Bertrand Dalanoë qui m’a distingué, il y a deux ans, par la Médaille Vermeille de la Ville de Paris qui est une reconnaissance qui me tient à cœur.
Je n’ai jamais eu l’occasion officielle de le lui dire. J’en profite aujourd’hui.
Je dirai avec émotion : merci au peuple d’Haïti qui m’a vu naître.
C’est en lui que j’ai puisé les valeurs qui m’ont accompagné au long de ma vie.
C’est au milieu de ses habitants, héritiers de la première victoire contre l’esclavagisme que j’ai compris le sens des mots : DIGNITÉ, LIBERTÉ, ÉGALITÉ et FRATERNITÉ.
C’est dans ce pays, que j’ai appris à connaître et à aimer les sons et les couleurs, les paroles et l’écrit.
Je me sens profondément solidaire de ce peuple qui a connu et surmonté tant de souffrances et qui, aujourd’hui encore, se débat, accroché désespérément à l’ESPOIR. Espoir en un monde meilleur et juste.
Je veux aussi dire merci à Isabelle.
Isabelle REPITON
Pour moi : Isabelle de PARIS.
Durant mon dernier quart de siècle elle m’a soutenu, réconforté, encouragé. Grâce à elle j’ai pu rester aux créneaux.
Merci à mes filles Ludmilla et Morgane Bloncourt, dont l’affection me permet de tenir bon.
Merci à ma fille Sandra Bloncourt que j’accueille ce soir, avec beaucoup d’émotion.
Merci à Martine Uzan, la maman de Ludmilla, dont je me souviens le soutien lors de mon combat en tant que gréviste de la faim en l’Eglise St Merry, en 1981, et au moment de la Conférence de Panama qui regroupait les opposants haïtiens à la dictature Duvaliériste.
Merci aux Dockers du Havre, de Marseille ou de Dunkerque.
Merci aux mineurs du Nord, de Trieux ou de Provins.
Merci aux ouvrières de Roubaix ou de Valenciennes.
Merci aux sidérurgistes de Longwy ou de Gandrange.
Merci aux ouvriers des usines Renault dont j’ai suivi les luttes durant plus d’un demi-siècle.
Merci aux immigrés portugais, polonais, italiens ou Nord-Africains. J’ai témoigné de leur participation à la reconstruction de la France.
Merci à tous ces travailleurs et travailleuses dont j’ai mangé le pain et bu le vin, et dont j’ai tenté de transmettre les luttes, la colère et l’espérance.
Merci à tous ceux que j’ai rencontrés et qui m’ont enrichi.
Merci à Jean Lurçat, Pablo Neruda, Georges Brassens, aux innombrables créateurs, aux multiples artistes qui ont contribué à me façonner.
Merci à mes Editeurs sans lesquels je n’aurais pas pu faire connaître mes différents témoignages. Ils sont trop nombreux pour que je les cite tous ici. Je rappellerai seulement quelques-uns des noms qui me viennent en tête. Ils sont devenu des amis : Medhi Lallaoui, Boris Danzer Kantof, Bruno Doucey, Rodney St-Eloi, Francis Combes, Emmanuel Lemieux, Jean Louis Celati, Lionel Mouraux, Emilie Morel, Yves Chemla, et Thomas Spear. Merci aussi à mes amis de l’Agence Photographique Rue des archives : Catherine Terk, Darius Shepard et Nicolas Patiou, ainsi qu’à toute leur équipe.
J’ajouterai encore trois noms :
Ceux de mes frères d’images : Gérard Lavalette et Gérard Laurent.
Encore celui d’un de mes frère de combat, ici présent, qui a lui seul, représente tous ceux qui sont tombés dans la lutte contre la dictature haïtienne : Max Bourjolly.
Et un immense merci à vous tous, amis ici présents, qui m’aidez à être, merci de tout mon cœur. Votre présence me réconforte et m’aide à tenir bon.
Merci cette fois, profondément, à Monsieur Patrick Zampa, qui fut directeur général du Conservatoire Libre du Cinéma Français qui m’a remis cette décoration, et qui a bien voulu prendre le temps de m’accompagner aujourd’hui. Nous avons pu auparavant échanger quelques idées. C’est un homme remarquable, pétri d’érudition, et dont le parcours de vie m’a rappelé des évènements que nous avons pu, l’un et l’autre connaître, sous un même angle critique. Merci à lui. Je suis honoré par son soutien.
Pour conclure, une petite anecdote :
Je disais récemment au cours d’une de mes expositions à St-Junien, non loin de Limoges, à des visiteurs qui m’interrogeaient sur mes images : « Je n’ai aucun mérite, je n’ai fait que recopier ce que j’ai vu. »
Mes auditeurs ont eu l’air de s‘étonner.
C’est pourtant vrai. Je n’ai été que le témoin de mon époque et ce sont ceux-là même, sur mes photos ou dans mes textes, qu’il faut féliciter.
Ce sont eux qui m’ont appris à rêver « aux lendemains qui chantent ».
Je ne suis, quant à moi, qu’un passeur de mémoire.
Gérald Bloncourt
Pour compléter mon intervention je donne la parole à mon ami Jean Durosier Desrivière, écrivain et poète haïtien, qui a accepté de vous dire un de mes poèmes : LA PLUIE écrit en Haïti, à Delmas, en 1987.
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Oeuvre Gérald Bloncourt
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23 Heures - La pluie...
La pluie toutes ces larmes de pluie milliers de gouttes qui claquent éclatent sur les pierres chantent sur les feuilles tapent sur les tôles et par moment changent de cadence chante cette multiplication effrénée obstinée rageuse ample ces coups d’archets profonds de violoncelle ces voix fantômes qui s’entrecroisent et qui semblent livrer la sourde plainte des bidonvilles ruissellements obstinés laborieux infatigables ces cordes de guitares fluides de sons désaccordés la pluie de mon enfance rêveuse de mes yeux étonnés ouverts dans la nuit de mon amour des autres de toi à venir de mon être tendu croisant le désespoir des rues et mes forces à tenir le monde entre mes mains à soutenir l’ennui à saccager la mort à cueillir l’offrande de ma terre de mes premiers émois la pluie tombe dans mon crâne déborde mon âme inonde ma plaine la pluie la pluie qui tombe sur moi entre nous dans ta maison dans ta chambre sur ton coeur sur ton corps la pluie saison-été-caraïbe-éclaboussée la pluie encore ton visage mouillé tes larmes d’hier au soir ta robe bleue si belle tes épaules tes hanches ta taille et la pluie la pluie qui goutte à présent lentement précautionneusement tintinnabule au-dehors frisson humide de tes lèvres la pluie la pluie goutte stalactite de mes mille pensées en vrac en foule de toi pour toi la pluie de tes paupières empierrées de sommeil la pluie sur ta fatigue la pluie douce des mots sur ton front la pluie dors Sabine pluie couleur de mon désir pluie d’espace si grand de ta présence pluie du petit mendiant de ce midi de sa détresse de notre impassible impossibilité pluie de ta fuite en taxi pluie source pluie crevant le roc pour sourdre à tes pieds sous tes pas pluie ma pluie notre pluie qui tombe à genoux devant toi sur nous qui nous aimons sous le ciel d’Haïti dans la nuit sourde de ton baiser fébrilement téléphoné fiévreusement cueilli... Je t’aime mon amour...Bonne nuit...
Gérald Bloncourt
Delmas - Haïti, Mai 1987
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Gérald Bloncourt
GERALD BLONCOURT "JE ME SOUVIENS..."
Gérald Bloncourt, "Je me souviens..."
NE ME PARLEZ PAS D'OUBLIER...Extrait
Ne me parlez pas d'oublier que ma poésie a toujours un goût de sang un arrière goût de sang et de cadavres. Elle n'a connu que l'horreur la fange et les chimères. Elle a toujours été un témoin obligé de tous ces êtres mal-aimés désaimés piétinés labourés dans l'incertitude de ces années féroces.
Ne me parlez pas d'oublier. D'oublier mon pays. Ce pays d'immenses bidonvilles étranglés de soleil et d'espoir ses parfums de cigales d'épices fortes et d'ambre ses côtes vierges ses rives maternelles ses arbres prostitués.
Ne me parlez-pas d'oublier nos bourreaux criminels et voraces aux mains échardées leurs ombres assassines nos amours flagellés crevassées abdiqués
Je demande aux oracles de taire le pardon et l'oubli. Je voudrais que mon île dévastée ébranlée mais combien courageuse taise le pardon et l'oubli.
Ne me demandez pas d'oublier. Ma mémoire ne peut pas oublier.
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GERALD BLONCOURT
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Oeuvre Gérald Bloncourt
A MAMAN DEDE, MA NOURRICE DE MIRAGOÂNE
....
...
Tu es là Maman-Dédé ce soir au parfum-paysage de ton pays
j'entends ta voix fredonnant la berceuse de mon enfance
j'entends tes soupirs-prières murmurés égrenant ton chapelet entre tes doigts de fée ta présence sereine veillant souveraine sur mes premières années
Maman-Dédé de rêves endormie à jamais
sous le ciel gris de France où tu nous a suivis Claude et moi tes enfants
jamais plus tu n'auras l'écho de tes mornes sous terre
tu as rejoint notre frère Tony mort
sous les balles nazies à l'aube d'un mois de mars 1942
tu es là ce soir avec moi et les vagues viennent mourir en cadences
à minuit sur nos coeurs il fait doux cette nuit en Haïti...
Quelle était belle notre vie autrefois...
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GERALD BLONCOURT
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Oeuvre Castera Bazile
TIC TAC
Il était une fois,
un soir d'automne...
...............................
Il était une fois,
un soir,
ce soir d'automne ci...
ici.....
Tic tac... tic tac...
C'était un mardi...
Paris frissonnait
et les secondes coulaient...
Tic tac... tic tac...
C'était un mardi...
un mardi d'octobre....
ce mois d'octobre ci...
...ici....
Tic tac... tic tac...
Cela se passait en mille neuf cent...
et je ne sais plus combien...
Tic tac... tic tac...
Il venait d'un pays
sans oiseau sans chat
et presque sans forêt...
Il venait de là-bas...
Il venait d'ailleur...
..............................................
Ce soir-là... ce soir-ci... ici...
il portait avec lui son lourd fardeau d'exil
qui ne le quittait jamais.
C'était un grand demi-siècle d'exil et de rêves mêlés...
Tic tac... tic tac...
Dans son sac s'entrechoquaient
les certitudes, les convictions, les chagrins
et même des petits bouts coriaces d'espoir
qui en avait vu de toutes les couleurs...
...espoir vertige de sa terre maltraitée
mutilée déchirée...
Il retrouva ce soir là...
...ici... ici même,
sa mer bleue, ses palmes,
et de si nombreux visages amis
qu'il eut envie de pleurer
tant sa joie était forte...
mais les secondes passaient...inexorables...
...Tic tac... tic tac...
Il n'arrivait pas à chasser
de sa tête
les rescapés des fibres de l'horreur,
...Tic tac...tic tac...
Il était donc une fois...
Mais qu'entends-je ?
Déjà s'écoutent les clameurs fortes
des foules solidaires
déjà s'étreignent les mains d'ouvriers
du bonheur...
............................................................
Tic tac... tic tac...
............................................................
Un jour se lève en sa mémoire
Voici venir
Jacques-Stephen-Alexis-la-colère
Roumain, Perralte,
les paysans du nord patriotes-cacos
ceux du sud
Marchaterre et les autres
tracassés
torturés
massacrés
Encore les disparus
anonymes et fidèles,
les larmes,
l'atrocité,
la peur...
Demain est proche...
........................................................................
...Tic tac...tic tac...
........................................................................
Il était une fois, disais-je, un soir d'automne à Paris...
...ce soir ci
...ici...
.................................
Se profilaient dans l'ombre
parmi ses invités
Jamila, Hadj, Mohamed,
Tous venus d'Algérie,
exilés comme lui,
traqués, humiliés, pourchassés,
comme lui victimes d'avoir voulu
dignité, justice, fleurs,
et sourires d'enfants...
Il se sentait universel,
sûr de lui!
Nous étions à Paris!
Haïti-Algérie même luttes empierrées
dans le cauchemar de son île
Liberté droits de l'Homme
encore et encore
et toujours
malgré le vent malgré l'orage
Il faudrait souder le temps
aux secondes de cette rencontre
et pourtant...
Tic tac...tic tac...
C'est l'automne à Paris
les arbres ont la couleur du monde...
Il était une fois...
un soir d'automne à Paris...
ce soir d'automne là
ce soir d'automne ci
Ici... ici...ici...
Mais oui, à l' "Esquisse",
place du marché d'Alligre....
Tic tac... tic tac...
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GERALD BLONCOURT
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Oeuvre Gérald Bloncourt
JACMEL
J'ai hurlé à la dixième étoile de ma mémoire
J'en ai quarante-et-une au front de mon exil
Soixante bien sonnées au comptes de mes rêves...
Gloire aux quatres saisons qui ont offert l'Automne
et la saison possible de te revoir un jour
Jacmel
Jacmel mon vrai berceau
mes jeunes pas et mes vertes années
Jacmel mon hibiscus mes couchers de soleil
mes plats de lune au goût de mes premiers émois
Jacmel
Jacmel-mes-cyclones engrossé de Gosseline
pisquettes cassaves et rorolis sucrés
tambours lointains des mornes
et balcons de dentelles
crochets en fer forgés
ayant signé chacun sa servitude utile
sur sa porte de bois
Jacmel-les-galeries et ses tôles ondulées
Jacmel au demi-siècle d'un enfant revenu
Où sont partis les miens?
La mort a fait son oeuvre
et parmi les vivants j'errais chez les fantômes...
Gloire à ces tendres accords qui sonnent dans
1' oubli
Gloire à ces sons de cloches qui teintent dans le
temps
Gloire au plus haut des cieux au prénom de mon
père
Gloire à toi
Yves le grand
ressuscité aujourd'hui des cendres humides
de mes larmes
mon papa à cheval
qui fit de moi un arbre aux racines profondes
un arbre de demain que hante le passé...
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GERALD BLONCOURT
Haïti. Décembre 1986
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OEUVRE HAROLD SAINT JEAN
JE HURLE A LA LUTTE
Découvrez Geoffrey Oryema!
Je hurle à la lutte ô mon pays ma terre-natale Saline-cicatrice bidonvilles-crucifiés de l'aube aux nuits fétides chiens efflan-qués affamés immondices désaffectées tôt ou tard dans l'obs-curité mensongère cogne ma mémoire sur les tôles- ondulées aux vibrations d'orage bave ma rage de gangrène infectée odeurs puantes de caniveaux de mort prématurée d'enfants vides aux regards- remords lancinantes accusations d'un monde qui s'accouple avec l'Absurde villes-fantômes aux frontières de l'oubli mornes décharnés fièvres circulantes des tap-taps engrossés de détresses humaines d'ici de là-bas et d'ailleurs de Delmas défoncé sans autre cause que la folie meurtrière de cons hallucinés Carrefour Bizoton crevant sous la griffure empoisonnée d'une faim coriace permanente misère-vampire terreur des ruelles sans eau au goût de boue d'incertitudes gourdes aux lois du dollars piastres noires de crasse mains tendues et mendiantes au ventre plein d'un enfant à naître gousse d'ail des yeux implorant une aumône crevant l'incroyable l'insoutenable douleur de mon être angoissé toute ma rage ma colère se gorge de sève d'injustice vérole pour abattre la dysenterie des consciences ô mon pays d'azur palmes mornes écorces et racines mon doux pays d'amour mer bleue de tambour et d'espace pourquoi l'univers carcérales brûle-t-il tes vertus cancer d'injustice concert de détresse comment ne pas rugir et se battre ô mon peuple affamé pilé comme maïs pillé spolié écrasé torturé je donne mon baiser aux luttes populaires au Parti Soleil de Roumain d'Alexis de tous ceux aujourd'hui debout de tous ceux aujourd'hui mes frères aube certitude du matin à venir pour enrayer la mort je hurle à la nuit aux luttes décisives rassemblant la meute de tous les combattants je possède la force des convictions profondes et raisonnables je connais les sentiers raccourcis qui mènent du Bassin-Bleu de mes rêves à l'eau de pluie l'eau des puits et des fontaines l'eau pour boire l'eau goutte de rosée à l'eau claire de notre délivrance oui je connais les résonances ultimes et sourdes de mon peuple je connais les cachettes de ses espoirs les marelles de son enfance et les lagos agiles aux quatre coins de ses points cardinaux oui je sais les palmiers et les lianes je sais le pois-congo et le diriz-diondion les marigots et les ravines les cirouelles et le choux- palmiste je connais les rigoles et les lampes à pétrole je connais l'odeur chaudes des cassaves le piment-doux du rire l'akassan du matin je connais d'étranges filles dont les mots allumés vont porter nos demains oui je sais tous les miens médecins peintres et chômeurs qui ont bâti au coeur de tous les bayahondes notre espoir commun je hurle à l'émeute de nos âmes je hurle à la découverte du bonheur je hurle à mort l'injustice je hurle pour le pain la liberté les généreux possibles je hurle enfin et toujours à la lutte pour récolter l'amour.
Port-au-Prince- Décembre 1986 . GERALD BLONCOURT . Oeuvre de Gérald Bloncourt
RENCONTRE AVEC JACQUES STEPHEN ALEXIS
Découvrez Geoffrey Oryema!
Rencontre avec Jacques Stephen ALEXIS
(un immense écrivain haïtien, assassiné par les sbires de Duvalier. Il fut mon "frère d'arme"...
Jacques, t'en souvient-il ? Nous étions à minuit. Le mois était Décembre, et l'an, quarante-six.
Nous marchions en silence. Il faisait lune et doux.
Les tambours dormaient et Port-au-Prince frissonnait.
Un requin glissait dans la rade. La Gonave s'allongeait sur les flots. Nous venions de quitter St-Amand et Depestre. Tu as murmuré :
"... Les peuples sont des arbres. Ils fleurissent à la belle saison..."
Jacques, t'en souvient-il ? Nous étions à minuit.. et nous avions vingt ans!...
En cet instant de notre rencontre avec l'adolescence, il est encore minuit. Je m'aperçois que 44 ans ont coulé. Seulement 44 ans !
Le hasard est-il aussi au-rendez-vous, en ce jour d'aujourd'hui, 4 Novembre 1990 ?
Je viens, à cette minute même, d'atteindre ma soixante-quatrième année! Je me sens pourtant plein d'une tranquille jeunesse... Parle-rais-je à mon tour d'arbres, de printemps, de sève ? De cette sève - toujours en moi - de nos "Cinq Glorieuses", de notre "La Ruche", de l'exil ?...
Je sais bien pourtant qu'il n'est plus aujourd'hui qu'automne, et que les feuilles tombent...
Arbre ?
Je m'en sens vraiment ce côté végétal. Ce besoin de terre, de racines, d'écorce, de feuillage, d'ombre et d'humide affection.
"... Les peuples sont des arbres..."
Nous avons tous ce côté végétal. Ce besoin d'être bourgeons. De fleurir. D'éclore. Ce besoin de pépiements d'oiseaux. Ce besoin de couleurs fondantes, au petit jour frisquet, à peine teinté d'aurore.
Les peuples sont des arbres qui fleurissent à la saison d'amour. Les hommes sont des arbres aux bras géants de rêves, aux bras ouverts d'espoir, aux bras de nues, de vents, d'orages...
Nous avons tous ce côté végétal, buissons, épines, bois morts des souvenirs, souches rétives aux socs des tourments.
La mémoire est là.
La mémoire.
Incassable.
Coeur de hêtre, de chêne, de mapou, de gaïac.
La mémoire "indéchoukable", feuillue d'Histoire et de saisons...
GERALD BLONCOURT
4 Novembre 1990
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JACQUES STEPHEN ALEXIS
DIALOGUE AU BOUT DES VAGUES...Extrait
Pour ma malheureuse terre-natale et son peuple qui vivent ces temps-ci
un véritable cauchemar
...
J'aime ce pays dans sa totalité ses habitants et sa merde j'aime ses fantômes en lisière des pourritures-masures j'aime ses mornes et l'odeur amer-sucrée des caniveaux ses regards surdoués de beauté je colle aux murs-fresques qui en disent plus long que tous nos discours à l'avenir-espoir je marche de tous ces pas pieds-nus dans la poussière de ses rues démembrées j'aime ce pays en moi de toujours ourlant mon âme hurlant ma vie dans le ventre de ce pays sur la peau de ce pays j'ai ton nom dans mes os et ta voix dans la mienne j'ai ma main ouverte au monde pour mon pays ma colère corde-à- noeuds pour grimper aux étoiles j'ai ma lutte à contre-courant des habitudes pour mon pays sans doute ai-je vécu trop près en demeurant si loin sans doute emporterais-je ma Sabine-mémoire pour être plus près de mon pays sans doute irais-je au loin dans l'ultime décade me battre pour mon pays emmenant avec moi ses yeux-diamants et ma force invincible d'aimer.
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GERALD BLONCOURT
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Peinture VICSAMA
JE ME SOUVIENS...
Je me souviens des purges administrées tous les samedis matin pour guérir des vers, du paludisme et du "sang-gâté".
Je me rappelle la tête coupée, fichée sur une pique, qu'une foule en colère a baladé des heures durant, dans les rues de Jacmel.
Je me souviens l´avoir vu passer, montant et descendant dans le roulis de la manifestation, au ras de mon balcon. Je me souviens que le ciel était bleu-féroce et que le soleil cernait de lumière le macabre visage. Je me souviens que j'avais 7 ans.
Je me souviens de Diogène, le conteur, matraqué et jeté ensanglanté dans un camion par des types de la Garde, parce qu'il allait pieds nus et en guenilles. Je me souviens d'avoir entendu dire qu'il fallait nettoyer la ville de tous les mendiants à cause du bateau de touristes yankee qui devait faire escale dans le port ce jour-là. Je me souviens que Diogène n'a jamais plus reparu. Je me souviens qu'un voisin a dit qu'il était mort.
Je me souviens du cyclone de 1936. Du tremblement de terre et du raz-de-marée qui l'ont précédé. Je me souviens des quinze mille victimes et de ceux que la peur a rendus fous. Je me souviens des cadavres brûlés en tas pour éviter l'épidémie. Je me rappelle cette odeur de cochon grillé et les volutes de fumée noire dans le ciel redevenu bleu et serein.
Je me souviens des matelas contre les murs en cas de "balles perdues".
Je me souviens d'un doigt sectionné pour une banane volée. Je me souviens de la main de Théragène, coupée, pour tout un régime dérobé.
Je me souviens des lampes à pétrole, des bougies de baleine et des "torches-bois-de-pin" éclairant mes cahiers d'écolier.
Je me souviens de la route Jacmel-Port-au-Prince aux cent "passes" de torrents. Je me souviens de Moreau, la rivière aux écailles d'argent. Je me souviens de Cour-la-Boue et du Morne-à-Tuf.
Je me souviens des tambours dans la nuit et des "bandes" du mardi-gras.
Je me souviens de nos pigeons mangés par les voisins et... des colères de mon père ! Je me souviens de lui lorsqu'il partait à la recherche des trésors enfouis durant la guerre de l'Indépendance en 1804, et qu'il n'a jamais découvert.
Je me souviens de ma dysenterie amibienne et de l'eau bouillie qu'il m'a fallu boire durant un an.
Je me souviens de P'tit-Louis qu'il a fallu que je cesse de fréquenter parce qu'il avait la teigne.
Je me souviens de Maman-Dédé m'interdisant de parler créole pour ne pas gâter mon français.
Je me souviens que les petits "mulâtres" jouaient de préférence avec les petits "mulâtres", les petits "nègres" avec les petits "nègres", que les bonnes étaient toujours noires et les prêtres toujours blancs.
Je me souviens qu'il ne fallait jamais oublier de ne pas parler aux gens des bidonvilles et qu'il fallait surtout ne pas oublier qu'il était interdit de donner la main aux "enfants de la rue". Je me souviens qu'il ne fallait jamais dire de gros mots sous peine d'attraper le "gros-ventre comme certains gosses du voisinage. Je me souviens du "mal-mouton" que ma mère appelait oreillons. C'était une maladie terrible qui engendrait le "maklouklou" gonflant démesurément les testicules, comme c'était le cas pour Maître Bordes, doyen du tribunal.
Je me souviens du massacre des quinze mille travailleurs haïtiens en République Dominicaine. Je me souviens que cette tuerie eut lieu en une seule nuit.
Je me souviens des vingt-et-un coups de canons tirés du Fort-National pour saluer les bateaux de l'U.S Navy à chaque fois que l'un d'eux venait mouiller dans la rade.
Je me souviens des "marines" nord-américains dé-ambulant saouls dans nos rues, la bouteille de gin dépassant de leurs poches arrières. Je me souviens de leur allure chaloupée et de leur difficulté à avancer sous le soleil. Je me souviens de leur brutalité, de leur grossièreté, de leur peau violette, de leurs yeux injectés de sang, de leurs visages inintelligents, de leurs uniformes peu seyants, de leurs rictus repoussants, de leurs de leurs de leurs de leurs....
Je me souviens qu'il fallait oublier les amis emprisonnés parce qu'ils n'étaient pas d'accord avec le gouvernement. Je me souviens qu'il fallait ne plus se souvenir des "disparus". Qu'il fallait rayer de son vocabulaire : "politique", "à bas Borno", "indépendance " et "communisme".
Je me souviens de ma terre-natale dont on m'a privé quarante ans et que j'ai retrouvé à soixante.
Je me souviens qu'il m'a fallu dix-sept jours pour traverser l'Atlantique en 1946 à bord du San-Matéo et dix heures pour revoir le pays en 1986, à bord d'un Boeing 747.
Je me souviens que la terre est ronde. Que mon coeur bat. Que j'ai connu Georges Perec au Moulin d'Andée, Samy Frey en cassette, et Isabelle dans le métro.
Je me souviens des mots : amour, espoir, liberté, fleur et rêve.
Je me souviens qu'un jour viendra...
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GERALD BLONCOURT
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Oeuvre de VICSAMA, Peintre Haïtien
















